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De l’utilité des naufrages

Au risque de mécontenter certain lecteur de ce blog, je vais à nouveau délaisser politique ou idéologie pour faire, cette fois-ci, un petit détour par le cinéma. Ce mercredi sort sur les écrans français un film tchèque, adapté par Jiri Menzel d’un roman de son compatriote Bohumil Hrabal, “Moi qui ai servi le roi d’Angleterre” (critique dithyrambique à lire dans “Valeurs actuelles” de vendredi). C’est l’histoire d’un sympathique garçon qui devient insensiblement une crapule, une petite mesquinerie en entraînant une plus grosse, à mesure de son ascension sociale. Il faudra la déchéance et la ruine pour qu’il prenne conscience de son ignominie, et qu’il trouve par là une véritable sérénité : car, comme il le constate lui-même, rendu enfin sage par la déroute de ses illusions, « l’homme devient, contre sa volonté, plus humain quand il commence à faire naufrage, quand il déraille et perd ses repères. » Comme nous voici à quelques jours de la Pentecôte, je n’ai pu m’empêcher de relier ce constat à ces quelques mots que Benoît XVI, dans son nouveau recueil de textes, “Viens, Esprit saint” (publié chez Parole et silence, et chroniqué également dans VA de vendredi…), place dans la bouche du Christ : « Vous devez vous perdre vous-même, car seul celui qui se perd se trouve. » En ces temps où l’on nous explique volontiers qu’il n’y a de dignité humaine que dans la parfaite maîtrise de soi, de son destin ou de son corps, il est bon que quelques-uns sachent encore nous rappeler que c’est souvent dans la tempête, et parfois sous les apparences trompeuses du naufrage, que l’homme se révèle à lui-même et trouve, enfin, un cap digne de lui.

Vive l’Etat bourgeois !

Il paraît qu’Olivier Besancenot a été espionné par une firme privée. On savait tout sur lui, y compris le montant de son compte en banque. S’agissant d’une personnalité politique en vue il n’y a à cela rien de très surprenant. Ce qui l’est plus, c’est la réaction de la LCR (ligue communiste révolutionnaire) qui porte plainte contre X pour violation de la vie privée. Les beaux révolutionnaires que voilà qui se mettent maintenant à avoir une vie « privée » ! Et quelle confiance dans un Etat qui n’est pourtant que le reflet de structures de production, odieusement capitalistes, et dont la police et la justice ne peuvent être que des instruments de répression aux mains des oppresseurs du peuple ! Imagine-t-on Trotski portant plainte auprès de la police tsariste pour violation de sa vie privée ? Tout cela est plutôt rassurant.

Pan sur le Houellebecq

On appelle ça un arroseur arrosé. Michel Houellebecq, sociologue de bazar déguisé en (mauvais) romancier, porté aux nues par le parfum de scandale qui entoure toujours ses romans – par ailleurs assez médiocres, à l’exception du premier, Extension du domaine de la lutte –, utilise volontiers ses livres pour régler ses comptes. Ainsi dans Les Particules élémentaires, roman qui fit sa gloire, ce charmant personnage brossait-il le portrait d’une marâtre à laquelle il donna élégamment le nom de sa propre mère, qu’au détour d’une interview il prétendait décédée. Or non seulement elle est bien vivante, mais elle pratique allègrement le retour de bâton sur le dos de son garnement de fils, dans un livre à paraître la semaine prochaine chez Scali, titré – sans doute par antiphrase – “l’Innocente”. Lui qui avait fait scandale en qualifiant l’islam de « religion la plus con » (au grand soulagement des bouddhistes, qui ont eu chaud), s’y fait traiter de « petit con » par sa génitrice, qui n’acceptera de lui reparler que lorsqu’il ira « sur la place publique, ses “Particules élémentaires” dans la main, et qu’il dira : “Je suis un menteur, un imposteur, j’ai été un parasite, je n’ai jamais rien fait de ma vie, que du mal à tous ceux qui m’ont entouré. » Tout cela est assez pathétique, on vous l’accorde, mais pour une fois qu’on voit un des ces autofictionneurs, qui au nom de leur pseudo création croient licites de mettre en scène, de préférence pour les traîner dans la boue, tous ceux qui ont eu le malheur de croiser leur chemin, se prendre un retour de manivelle, on ne va pas bouder son plaisir. Comme on dit dans les Tontons flingueurs : « Je ne dis pas que c’est juste. Je dis que ça soulage. »

Les nouveaux censeurs

La recherche historique prend parfois un tour bien surprenant. Ainsi en est-il de la polémique suscitée par le livre de Sylvain Gougenheim publié ce mois au Seuil. Sa thèse : les textes grecques anciens ne nous auraient pas été transmis par les Arabes, mais par des érudits chrétiens qui, au Moyen-âge maîtrisaient la langue d’Aristote. Inacceptable, affirme un « collectif international » de chercheurs qui dénoncent dans Libération un travail « dont il serait fastidieux de relever les erreurs ». Le crime de l’auteur serait d’identifier l’Europe éternelle à la chrétienté et d’avoir consulté un auteur « proche de l’extrême droite ». Bref sa démarche n’aurait rien de scientifique et relèverait d’un « projet idéologique aux connotations politiques inacceptables ». Ce qui justifieraient sans doute qu’on le renvoie de l’école normale supérieure de Lyon où il enseigne.

Curieuse méthode à dire vrai que de dénoncer un collègue en l’accusant d’islamophobie. En admettant que son livre comporte des erreurs, n’appartient-il pas à un vrai savant de les examiner pour les contredire point par point, même si c’est plus fastidieux que d’accoler son nom au bas d’une pétition ?

Mais depuis que le législateur s’est proclamé arbitre de la vérité historique en promulguant des lois mémorielles, il ne reste plus aux chercheurs qu’à trouver un support complaisant pour afficher leurs dénonciations.

Aimer Césaire ?

Dois-je me sentir coupable de n’avoir jamais lu une ligne d’Aimé Césaire ? Négligent, certainement ; mais coupable aussi, assurément, à en juger par le tsunami d’éloges qui a accompagné les obsèques de celui que tout le monde s’accorde à définir comme l’incarnation à lui seul des plus hautes valeurs humanistes que la France et l’Afrique réunies ait jamais produites. Sont-ce ses qualités littéraires, dont par définition je ne peux juger, qui lui valent ces honneurs ? Mais alors il faudrait reconnaître qu’on a commis une singulière injustice, par exemple, à l’égard de Julien Green, mort il y a dix ans dans l’indifférence des faiseurs d’opinion alors qu’il ne s’agit pas d’un des moindres écrivains français du XXe siècle, qui avait au surplus la grâce d’avoir toujours eu d’innombrables lecteurs. C’est donc bien son versant politique, son engagement communiste, sa dénonciation de la France comme puissance coloniale et raciste, son assimilation de l’œuvre occidentale dans les colonies au nazisme, qui lui valent cet hommage national. Et de voir, parmi les dirigeants politiques de toutes obédiences, ceux de la droite aller, toutes affaires cessantes, rendre hommage aux valeurs de celui qui a toujours combattu les leurs. La mort efface tout, bien sûr, et renvoie justement les querelles politiques à un légitime oubli, et je n’entends pas ici attenter à la mémoire de Césaire, qui était très certainement un homme de haute culture et tout ce qu’il y a d’estimable. Mais cela n’en fait pas la grande conscience de notre temps que tout le monde – droite comprise – a dit. Et la mort n’efface pas le ridicule de cette droite toujours à la remorque des idées, des héros, des valeurs, des émotions des autres. Une droite qui aime Césaire parce qu’il le faut, non parce qu’elle le veut. Une droite décidément introuvable.

Sans-papiers travailleurs régularisés : prime aux fraudeurs !

Ils sont, parait-il, des milliers dans ce cas : immigrés entrés clandestinement en France et travaillant, notamment dans la restauration. Ils se sont mis en grève pour réclamer leur régularisation. Le gouvernement vient d’enjoindre aux Préfets d’étudier « positivement » leur demande. C’est, selon moi, une double faute. Grave. La première : céder devant des grévistes occupant illégalement leur lieu de travail. Le seconde, encore plus grave : accorder une prime aux fraudeurs. Car, enfin, si ces clandestins ont produit des papiers à l’Assedic, à l’ANPE, à la Sécu et leurs employeurs, c’est qu’ils étaient… faux ! Un délit puni, en théorie, de plusieurs années de prison… La (triste) morale de l’histoire : pour se faire régulariser quand on est « sans papier », il faut devenir… « faux-papier » ! C’est ça, la récompense au mérite ? Pis que scandaleux, pitoyable…

Les limites du possible

Si puo fare ! (on peut le faire), clamaient les partisans de Walter Vetroni, concurrent malheureux de Silvio Berlusconi. « Yes, we can » (oui, nous pouvons), tel est le slogan de Barak Obama. « Ensemble, tout est possible » nous promettait Nicolas Sarkozy pendant sa campagne. Pourquoi cette insistance sur la possibilité de faire quelque chose quand on brigue les suffrages de ses concitoyens ? N’est-il pas évident que vouloir être élu, briguer une responsabilité, c’est se sentir capable d’agir ? Hélas, les peuples instruits par l’expérience, non seulement ne croient plus aux promesses des élus mais ne pensent même plus qu’ils peuvent faire quoi que ce soit. Ils les croyaient capables du pire, ils les savent maintenant impuissants. C’est pourquoi ceux-ci trouvent déjà très audacieux de d’affirmer qu’ils peuvent faire, sans dire quoi. On remarquera que cette affirmation du possible est plutôt le fait de candidats de gauche. Mais au fait, qui est le plus à gauche ? Sarkozy qui veut sauver Gandrange ou Jospin qui a dit que l’Etat ne peut pas tout ?

« Le dimanche, c’est sacré »

Après que, en décembre, de nouvelles dérogations à l’interdiction du travail dominical ont été encore concédées, après que le rapport Attali a préconisé sa généralisation, le chef de file des députés UMP, Jean-François Copé, a indiqué ce mardi qu’il souhaitait qu’une proposition de loi sur le travail du dimanche soit inscrite à l’ordre du jour prioritaire. « Le plus tôt sera le mieux », a-t-il précisé. Le plus tôt sera donc le mieux, pour les partisans du repos dominical, pour se mobiliser. Le diocèse d’Angers (actuellement en attente d’un évêque) l’a compris, en lançant un mouvement de défense du dimanche : “Le dimanche c’est sacré” (www.ledimanchecsacre.com). A l’appui de cette initiative, des arguments théologiques bien sûr, mais aussi anthropologiques et sociaux. Peut-on affirmer les racines chrétiennes de la France tout en supprimant l’heureuse coïncidence, jamais remise en cause en un siècle de laïcité, entre le “jour du Seigneur” et le jour de repos hebdomadaire ? Au nom d’une logique économique à courte vue, à l’efficacité d’ailleurs problématique, va-t-on mettre en danger une journée de retrouvailles aussi indispensable à l’équilibre des familles qu’à celui du tissu social ? Va-t-on mettre en péril, pour quelques hypothétiques virgules de croissance, les innombrables activités culturelles, sportives ou festives qui permettent aux différentes communautés naturelles de se rassembler, une journée durant, en dehors de la toute puissante logique consumériste et mercantile ? Des exemples récents, celui du lundi de Pentecôte ou de la carte Famille nombreuse, montrent qu’il est possible de faire prévaloir la voix de la raison sur celles, trop souvent triomphantes, de l’utilitarisme et du court terme. A condition de parler fort, et net – et quand il est encore temps. C’est maintenant que ceux pour qui – quelles que soient leurs raisons, profanes ou religieuses – “le dimanche, c’est sacré”, doivent faire entendre leur voix.

Le vrai visage de Royal : qu’aurait-on dit si elle avait été de droite ?

Ségolène Royal vient d’être condamné pour le « licenciement abusif » de deux de ses ex-assistantes parlementaires. Celles-ci, payées pour partie en liquide, avaient été licenciées du jour au lendemain sans indemnités ni feuilles de paie pour leurs derniers mois de travail ! A l’époque des faits (1997) puis du livre de l’une d’elle (2006), relatant l’affaire, « Valeurs actuelles » avait été l’un des seuls médias à en parler. Jamais personne, au PS, ne s’est offusqué de cette affaire. Aujourd’hui encore, c’est peu de dire que la presse se montre étonnamment silencieuse… Au-delà de l’affaire elle-même, c’est pourtant la permanente hypocrisie de la gauche qui se trouve, ici, symbolisée : championne du peuple et de la justice sociale pour les autres, combinards et arc-boutés sur leurs privilèges de puissants quant il s’agit d’elle-même… Maintenant, imaginons une seconde que c’est un leader de droite qui ait été mis en cause : j’entends déjà la réaction outragée de la presse de gauche et de… Ségolène Royal !

Vivent les économies !

Peut-on encore parler de rigueur quand un avion du gouvernement fait la navette entre Paris et la jungle colombienne dans l’attente d’une passagère, Ingrid Betancourt, qui ne vient jamais ? Comment, après cela, reprocher à Christian Estrosi d’utiliser un avion privé pour se rendre à Washington ? Lui, au moins, avait une bonne raison, boire une coupe de champagne avec le président. On pourrait, avant de renvoyer notre avion dans la jungle, utiliser le moyen préconisé par Nicolas Sarkozy pour éviter de déplacer les détenus : organiser une télé conférence avec les Farc pour être tout à fait sûr qu’ils permettront à leur prisonnière illustre d’être à l’heure pour ne pas rater l’avion. Pendant que François Fillon dépense son énergie à éviter que sa secrétaire d’Etat à l’environnement ne soit écharpée par sa majorité pour avoir injurié un ministre et un député, Zapatero lui, travaille. Il va, comme nous l’avions déjà annoncé, supprimer l’ISF au-delà des Pyrénées. Et tout le monde est d’accord. Que d’énergies gaspillées d’un côté, que d’économies de l’autre.

Emma Bovary et Nicolas Sarkozy

Quel rapport peuvent entretenir Nicolas Sarkozy et Emma Bovary ? La question peut paraître impertinente, mais elle n’est pas incongrue. Comme beaucoup de contemporains, notre flamboyant et vibrionnant président, dont Flaubert ne doit pas être, pourtant, la lecture de chevet, fait du bovarysme sans le savoir. Mais encore ? Je ne veux pas dire que Nicolas Sarkozy, telle Madame Bovary à Yonville, passe ses soirées à la fenêtre de l’Elysée ou du pavillon de la Lanterne, à rêver d’un enthousiasmant destin romanesque ou d’un grand amour bravant les conventions sociales. Depuis peu, ces deux rêves se sont réalisés, au-delà même de ses espérances les plus folles. Non, il faut seulement entendre par là que notre président se rêve autre qu’il n’est, qu’il s’abandonne avec délices aux mirages dangereux de l’illusion. Qu’il se regarde avec complaisance, dans le miroir que lui tendent les média, jouer les divers rôles que sa fonction lui offre l’opportunité d’endosser, et substituer l’être imaginaire et flatteur qu’il voudrait incarner (le paladin de la réforme et de la rupture) à l’être véritable, contingent et limité, qu’il aimerait faire oublier (le meilleur disciple de Jacques Chirac, machine à conquérir un pouvoir dont il a oublié le mode d’emploi). En ce sens, le sarkozisme est bel et bien un avatar du bovarysme. Selon le philosophe Jules de Gaultier, inventeur du mot et théoricien de cette philosophie de l’illusion, le bovarysme présente deux aspects : l’un morbide et pathologique – à se rêver autre qu’on n’est on finit par verser dans le décor - l’autre positif et dynamique, puisque le désir de se couler dans le moule d’un autre serait à l’origine de toute activité humaine. Selon son degré d’indulgence ou d’optimisme, le citoyen lambda choisira l’une ou l’autre interprétation.

« A quoi sert L’UMP ? A rien ! »

Pas un rendez-vous avec un élu UMP où celui-ci ne vous alerte (sous le sceau de la confidence) : les adhérents UMP rechignent à se réinscrire. Une perte qui pourrait, selon certains, atteindre 80 000 cartes ! Quand on demande : « Pourquoi ? » la réponse est toujours la même : parce que le parti majoritaire donne l’impression de ne plus servir à rien. Absence d’un vrai chef et de lisibilité ont fait des ravages. Craignant que l’UMP (sur lequel il s’était appuyé pour guerroyer contre Chirac et Villepin) ne puisse, un jour, servir les ambitions d’un autre, Sarkozy, comme le résume crûment un député, en a fait un « parti eunuque » : plus de président, mais une addition de secrétaires généraux, de vice-présidents, de délégués généraux et adjoints, tous le petit doigt sur la couture du pantalon ; plus de ligne, de cap, mais un parti devenu exclusivement suiviste, contraint d’applaudir les ministres socialistes de son gouvernement… L’UMP aurait pu - aurait du - être l’aiguillon de l’action présidentielle – réclamer plus de réformes, et plus vite, critiquer, le cas échéant, le choix de certaines têtes de listes imposés par l’Elysée, voire la dérive people du chef de l’Etat, qui a fait battre la droite aux municipale -, mais de cela, rien ! Je suis sûr qu’il est parmi vous des militants UMP, j’aimerai connaître votre avis. Celui des autres aussi, d’ailleurs…

« Colle toi contre les vitres… »

Quarante ans après, les événements du printemps 1968 s’étalent dans les médias, tous genres confondus. Mais comment étaient-ils vus et analysés sur le moment, alors qu’ils se déroulaient ? Jusqu’au 4 avril, « Valeurs actuelles » n’y avait pas consacré une ligne. Mais dans son numéro du 11paraissaient deux enquêtes : l’une concernait l’Allemagne et l’autre Nanterre. Le journal citait le ministre allemand des Finances, le Bavarois Franz-Josef Strauss, disant : « Si nous n’avions pas travaillé pendant vingt ans, les hurluberlus ne crieraient pas ». Lesquels étaient menés par un certain Rudi Duschke, dit « Rudi le rouge », qui s’était enfui d’Allemagne de l’Est pour venir crier à Berlin Ouest : « Ho, ho, ho, Che, Che, Che » « C’est un malade de notre prospérité », répliquait Strauss. Et le correspondant de « Valeurs actuelles » commentait : « Les milieux politiques ne semblent pas s’inquiéter outre mesure de ces manifestations. Ces étudiants, disent-ils, critiquent mais ils ne savent pas ce qu’ils veulent ; ils se laissent griser par des mots… » Or, à Nanterre, expliquait l’autre reportage du journal, Daniel Cohn-Bendit, « étudiant en sociologie, un des principaux meneurs des « enragés », se réclame de l’étudiant berlinois « Rudi le rouge ». Cela inquiétait-il le ministre de l’Education nationale du moment, Alain Peyrefitte ? « Il y a toujours eu du chahut, affirmait-il. Il y en a peut-être davantage maintenant, mais il ne faut pas grossir les faits. L’agitation est plus forte à l’étranger que chez nous. » Ainsi français ou allemands, les responsables politiques ne se comportent pas différemment : rien de grave, tout cela est bien exagéré. Chacun cherche à minimiser les faits dans l’idée de les maîtriser. Or ceux-ci vont très vite grossir et échapper à tout contrôle. De la difficulté des politiques à être clairvoyants. Ne vaut-il mieux pas dire la vérité froidement à l’opinion, même si elle dérange, pour l’affronter avec plus d’efficacité ? Parmi les graffitis de Nanterre, cités par « Valeurs actuelles », figurait celui-ci que le journal trouvait mystérieux: « Colle-toi contre les vitres, croupis parmi les insectes. » Mystérieux ? Pas tant que cela, c’était un avertissement : en étant collé contre la vitre, on ne voyait pas ce qui allait arriver.

C’est quoi, la vie ?

Qu’on me pardonne de revenir dans deux billets de suite sur le même sujet, mais nous sommes soumis à un tel tir de barrage médiatique sur la question de l’euthanasie qu’il faut bien, inlassablement, tenter de clarifier certaines choses. La dernière étape de cette campagne orchestrée (car, ce n’est pas le moindre paradoxe déplaisant de cette affaire, on présente tout cela comme une revendication personnelle d’individus acculés par leurs souffrances, quand il s’agit de toute évidence d’une campagne d’opinion soigneusement pensée) est la requête de cette femme de 31 ans, atteinte d’une maladie dégénérative, qui a écrit à Nicolas Sarkozy pour réclamer un référendum sur l’euthanasie. On imagine aisément, et avec quelques frissons dans le dos, à quels excès de démagogie compassionnelle, à quels larmoyants chantages à l’émotion, à quelle insidieuse dictature de la larme à l’œil une telle campagne référendaire donnerait lieu. En attendant, il n’est pas (encore) interdit de réfléchir. Tout en affirmant n’être en aucune façon suicidaire et vouloir mourir « le plus tard possible », Clara Blanc, dans son courrier au président de la République qui invoque, comme l’association Dignitas qui se profile derrière elle, le “droit de mourir dans la dignité”, écrit : « Il y a selon moi une étape où la vie n’est plus la vie mais une agonie irréversible . » C’est quoi, la vie ?, demandait naguère un beau film avec Jacques Dufilho. La vie est-elle portée à son maximum d’intensité lorsqu’on est jeune, beau, riche et bien-portant, et diminue-t-elle en dignité lorsqu’on s’éloigne de ces critères valorisés par la société de consommation ? Celui qui souffre est-il moins digne que celui qui jouit ? Celui qui est prisonnier, de quatre murs ou d’une infirmité, est-il moins digne que celui qui gambade à son gré ? Le christianisme, il y a 2000 ans, a libéré l’homme en répondant à toutes ces questions d’un “non” plein d’espérance. En replaçant la dignité sous conditions, la morale eugéniste qui se met en place nous prépare pour sa part, sous couvert d’humanisme, une formidable régression.

Euthanasie : refuser le chantage à l’émotion

Le mécanisme est éprouvé, et si efficace que, dans le cas de Chantal Sébire, les partisans de l’euthanasie qui ont voulu instrumentaliser sa souffrance (avec son consentement et sa participation) pour faire avancer leur cause n’ont même pas caché leurs arrières-pensées. Mais le chantage à l’émotion, voulant faire, d’une douleur hors-norme, le levier médiatique pour fixer, justement, une norme nouvelle, risque cette fois de buter sur les contradictions d’un cas qui paraît moins limpide chaque jour. Celui d’une femme qui réclamait une mort administrée mais récusait le suicide, avant de finalement décéder, semble-t-il, d’une absorption de barbituriques. Qui proclamait sa maladie incurable après avoir refusé les interventions chirurgicales qui auraient pu la sauver. Qui avait fait un argument majeur de son indéniable et immense souffrance, mais qui avait refusé les soins palliatifs qui auraient pu la soulager pour leur préférer l’homéopathie. Il y a loin de l’examen objectif des faits aux affabulations répandues à longueur d’antenne et d’éditoriaux sur une médecine et une législation inhumaines, indifférentes à la souffrance des êtres. Avant de vouloir améliorer la loi Leonetti, certainement imparfaite comme toutes les constructions humaines, il faudrait commencer par véritablement l’appliquer. Et qui ne voit que, sous prétexte de répondre à des cas extrêmes, on vise en fait à mettre en place un “droit à mourir” qui est aussi un “droit à faire mourir”, aussi contraire à la raison et à la morale naturelle que dangereux pour tous les vivants, qui pourront demain en être les inconscients et involontaires “bénéficiaires” ? Sans doute l’affaire Sébire, au-delà de la douleur extrême subie par cette femme qui aura semble-t-il été la première victime de sa passion militante et de sa médiatisation, aura-t-elle le mérite de mettre en lumière l’immense danger qu’il y aurait à légiférer sur des questions aussi cruciales à partir d’une émotion médiatique facilement frelatée. Et qui, en l’occurrence, a systématiquement occulté l’un des termes du débat : l’indispensable protection de la vie. Nous devons à nos malades, et notamment à ceux dont la lucidité et la volonté sont parfois temporairement fragilisées par une lutte épuisante contre la maladie, de ne pas l’oublier.

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