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Goulag et liberté

Deux films actuellement sur nos écrans. L’un s’intitule « La vie des autres », l’autre « Je crois que je l’aime ». Leur sujet est le même : de l’emploi de l’espionnage au service d’une aventure sentimentale. Dans « La vie des autres », un ministre de la Culture tombe amoureux d’une comédienne et la fait espionner ; dans « Je crois que je l’aime », c’est un chef d’entreprise qui espionne une artiste parce qu’il en est tombé amoureux. Dans le premier film on est terrifié, dans le second on trouve ça très drôle. Où est la différence ? Les caractères, les micros et les caméras ? On peut certes préférer Sandrine Bonnaire à une actrice allemande inconnue, mais en réalité, c’est bien la situation qui change tout. « La vie des autres » se passe en Allemagne de l’Est en 1985, « Je crois que je l’aime » en France de nos jours. Dans un régime totalitaire comme la RDA, le risque c’est le Goulag, l’oubli, la mort ; dans un régime de liberté, on ne risque que d’être ridicule. Dans un cas le drame, dans l’autre la comédie. La comédie peut toujours virer au drame, l’inverse est plus rare. Il a fallu la chute du Mur pour que ce ne soit plus que du cinéma.

Au feu les isoloirs

C’est une valse à deux temps. Premier temps : Alain Duhamel est suspendu d’antenne pendant la campagne présidentielle pour avoir affiché sa préférence pour François Bayrou. La sanction est absurde et hypocrite, puisque quantité de chroniqueurs font campagne pour tel ou tel plus ou moins ouvertement, mais enfin il n’y a pas mort d’homme, Alain Duhamel s’en remettra et les téléspectateurs aussi. Deuxième temps : sur France Culture, Philippe Meyer, pour éviter que la mésaventure d’Alain Duhamel se reproduise, imagine une règle simple : « que chaque journaliste chargé de suivre les affaires publiques déclare sans haine et sans crainte pour quel candidat il penche » – lui-même confessant aussi sec son penchant pour Bayrou. Libre à Philippe Meyer de rêver d’un monde enchanté où on l’on puisse dire sans crainte, ni surtout sans conséquence professionnelle, pour qui l’on vote, un monde où cela ne poserait pas plus de souci à un journaliste politique du Figaro d’avouer sa sympathie pour Bové qu’à un chroniqueur de Libé de confesser que tout compte fait, c’est Sarko qui lui semble le plus crédible, sans parler de ceux (on serait surpris de savoir où ils vont se nicher) qui en tiennent pour Le Pen, qui n’auraient pas à choisir entre le mensonge et la porte. Mais pourquoi en rester là ? Chaque citoyen ne devrait-il pas assumer son vote comme demain chaque journaliste, comme déjà chaque maire est tenu d’assumer son parrainage ? Au feu les isoloirs, vestiges obsolètes des temps obscurantistes où le secret était considéré comme un refuge des libertés, le voile sacré du mystère de chacun. Voici venu le temps purifié de la transparence où, tout individu étant sommé d’assumer ses positions, ne pourra plus survivre qu’un seul extrémisme : l’extrémisme du centre.

Y a-t-il un bayrouiste dans la salle ?

Qui croire ? Trois RV ce vendredi, trois sons de cloche différents ! Le patron d'un institut de sondage qui m'annonce que dans sa prochaine étude Sarkozy va se tasser, Royal progresser et Bayrou continuer à grimper. Un membre de la garde rapprochée de Sarkozy, rencontré à son QG de la rue d'Enghien, qui, pourtant par nature pessimiste, ne croit "absolument pas" qu'il puisse, au final "dépasser les 10 %" et qui, me dit-il, "sera derrière Le Pen". Enfin le collaborateur d'un ministre important qui, lui, voit carrément "Le Pen à 23 %" et Bayrou à "8-9 %". Difficile de s'y retrouver. Une certitude cependant : Bayrou, pour l'heure, est d'abord un deuxième choix - aussi bien pour les électeurs de Sarko que ceux de Ségo, voire pour ceux de Le Pen. Raison pour laquelle il l'emporte systématiquement au second tour : ses voix du premier tour s'ajoutant à celles de celui, quel qu'il soit, qui a été éliminé. C'est sa force. C'est aussi sa faiblesse. Ce que m'a confirmé une discussion entendue cette même semaine au comptoir d'un café (où l'on apprend souvent plus de choses que dans les couloirs de l'Assemblée). Trois "piliers" de comptoirs discutent de la présidentielle : un pro-Sarko, un pro-Le Pen, un pro-Bayrou. Les deux premiers, très sûrs d'eux, assument leur choix. Le premier au nom de l'efficacité. Le second au nom de ses idées. Et le troisième... parce qu'il a du mal à choisir entre les deux autres. "Sarko, il est trop sûr de lui, dit-il. Le Pen, je ne l'aime vraiment pas, quant à Royal, pas question !" Bref, électeur de Bayrou, peut-être ; mais bayrouiste, sûrement pas ! C'est par rapport aux deux autres qu'il se prononçait. Or au premier tour - Bayrou n'y peut rien, c'est ainsi - les Français choisissent, quant au deuxième ils éliminent. Bayrou, en clair, est un excellent candidat de second tour. Pas de premier. Au risque de me "planter grave", comme dirait mon fils, je me mouille donc : je ne crois pas que le candidat UDF (dont plus de 2/3 des "électeurs putatifs" disent pouvoir changer d'avis) puisse jouer les vrais trouble-fêtes de cette élection. A peine ai-je écrit ça, que déjà, je le regrette un peu : et si, comme ces sondages qui jouent aux "yoyo", je changeais d'avis demain ?

La mémoire de Chirac

Mon article sur les « confessions d’un Président » à peine mis en ligne, plusieurs réactions spontanées me parviennent. Et notamment celle d’un témoin autorisé qui, ayant lu le livre de Péan, me fait remarquer que celui-ci contient non seulement des approximations, mais aussi et surtout une curieuse réécriture du passé. Ainsi des rapports de Chirac et de Malraux. Que le premier se vante d’être un meilleur connaisseur de l’extrême Orient que le second, passe encore, même si aucun spécialiste ne se risquerait à l’affirmer ! Qu’il prétende avoir publiquement reproché à ce même Malraux de ne « rien y connaître », voilà qui est franchement stupéfiant. Imagine-t-on l’icône vivante qu’était Malraux à la fin des années soixante, tolérer pareilles remontrances publiques (ou semi-publiques, puisque la scène, paraît-il, se passait chez Lasserre, ce dont le propriétaire de l’époque, mort depuis, fut paraît-il témoin)… Mais sur un point au moins, Chirac se réapproprie le passé : il prétend que Malraux et lui-même, alors au cabinet de Pompidou (donc, entre 1962 et 1967, il ne précise pas la date), tinrent un meeting commun à Saint Denis, et que Malraux, orateur hors pair, parvint à retourner la salle, envahie par des militants communistes. Que Malraux, orateur de génie, ait pu réussir cela, n’est pas étonnant. Il l’avait fait plus d’une fois du temps du RPF, au côté de De Gaulle lui-même, à une époque où la CGT envoyait des boulons de « douze » sur les gaullistes et où les heurts entre services d’ordre se terminaient parfois dans le sang. Mais que Chirac ait pu vivre personnellement l’épisode est plus que curieux : outre le fait que, dans les années soixante, Malraux, devenu ministre, ne s’amusait plus à ces petits jeux, on conçoit mal qu’on ait désigné, pour intervenir à ses côtés, un obscur membre de cabinet ! D’Alexandre Sanguinetti à André Fanton en passant par Jacques Baumel, l’UDR ne manquait pas d’orateurs talentueux et autrement plus connus que Chirac pour se colleter aux communistes (ou à quiconque) ! L’explication, c’est un témoin direct qui me la fournit : il y a bien eu un meeting houleux à Saint Denis où Malraux a retourné la salle en disant aux communistes : « Je vous ai attendu sur le Guadalquivir… Et vous n’êtes pas venu ! » Mais c’était dix ans plus tôt que le dit Chirac ! A l’époque, l’intéressé ne pouvait pas être au côté de Malraux, puisqu’il était à Sciences Po et distribuait l’Huma ! La personne qui épaulait Malraux, en revanche, on la connaît : c’était Irène de Lipkowski, grande résistante et député gaulliste. Elle avait un fils, Jean, mort en 1997, qui racontait souvent l’anecdote. Notamment à son ami Chirac. Lequel, semble-t-il, n’était encore pas dur d’oreille!

Faillite

Nul n’est censé ignorer la loi, dit-on. C’est sans doute pour cela que la plupart des grands médias "oublient" de nous informer de ses innombrables additifs, pour ainsi dire votés dans notre dos. Ainsi, qui se sera avisé que ce jeudi, l’Assemblée nationale a adopté un projet de loi sur la protection de l’enfance, lequel comporte, entre autres dispositions, une restriction considérable de la scolarisation à domicile ? Jusqu’à présent, une famille pouvait scolariser ses enfants à domicile, en s’associant éventuellement à d’autres, dans la limite de 19 enfants. Or, la nouvelle loi limite cette possibilité à une seule famille, et ce, nous dit-on, « afin d’éviter le détournement par des associations sectaires de cette liberté offerte aux familles ». Riche idée, qu’on pourrait décliner à l’infini. Empressons-nous donc de restreindre toutes les libertés qui pourraient être détournées de leur usage : la liberté de prendre l’avion, potentiellement détournable par les terroristes ; la liberté de surfer sur Internet, potentiellement détournable par les pédophiles ; et même la liberté d’aller et venir sur les trottoirs, potentiellement détournable par les prostituées. Pendant ce temps-là, Nicolas Sarkozy fait campagne sur la faillite de l’école, tandis que ses partisans votent des lois qui ôtent aux familles les moyens de soustraire leurs enfants aux effets de cette faillite. Allez y comprendre quelque chose…

Des verts et des pas mûrs

En France tout le monde s’intéresse à l’écologie. Normal ! Chacun souhaite mieux respirer, mieux manger et adore les petits oiseaux à condition qu’ils ne salopent pas sa voiture. Pourtant les candidats étiquetés « écolos » n’ont semble-t-il aucune chance de l’emporter. Nicolas Hulot l’a bien compris : pour rester populaire, mieux valait qu’il ne se présente pas. Comment expliquer ce paradoxe ? Une étude du MIT montre que pour réduire les émissions de CO2 d’un milliard de gigatonnes en 2050 il existe quantités d’options radicalement opposées : par exemple faire passer la distance parcourue par litre d’essence de 13 à 25 kilomètre pour 2 milliards de véhicules ou réduire la distance moyenne annuelle parcourue par ces véhicules de 16 000 kilomètres à 8000 kilomètres. Deux choix différents de mode de vie, l’un privilégiant la liberté individuelle, l’autre, les transports collectifs avec tout ce que cela implique dans l’orientation des investissements (on se sera pas assez riche pour faire les deux). L’aspiration à sauver la planète ne suffit pas à déterminer une politique, ce qui explique peut-être que ceux qui ne se réclament que d’elle n’aient guère de succès.

Nounou ou chef d’Etat ?

En la regardant répondre à cet étrange échantillon de Français réuni pour Ségolène Royal lundi soir, on se posait la question : les électeurs voudront-ils une nounou ou un chef d’Etat ? Le bon sens populaire n’a pas disparu. Aussitôt après l’émission, « Le Parisien » interrogeait, comme il le fait tous les jours, des « gens de la rue », ni plus ni moins représentatifs que ceux de l’échantillon. Quatre sur cinq n’ont pas été convaincus : « J’ai beaucoup de mal à la voir incarner la France sur la scène internationale ». « Je me demande toujours quels outils elle mettra en place pour cette fameuse croissance économique… » « Elle ne m’a pas entraînée dans sa vision ni vraiment emballée. » « J’ai surtout eu le sentiment qu’elle faisait dans le larmoyant et le spectacle… » Quelle que soit la question qu’on lui pose, on a toujours raison ! Il a raison celui qui demande des sous-titres pour les malentendants, elle a raison celle qui réclame de meilleures retraites, il a raison celui qui veut de l’agriculture biologique, elle a raison celle qui demande des loyers moins chers et des allocations plus élevées… Et même celui qui traite les politiques de fumistes finit aussi par avoir raison ! D’un chef d’Etat on attend qu’il soit capable de dire non pour défendre une conviction et faire partager une ambition à tout un peuple. Mais il est plus facile de porter le Smic à 1 500 euros que de prolonger la durée du travail.

Recherche assistante sociale, désespérément

Ségolène Royal face aux "Français représentatifs", hier soir sur TF1. Plus que les réponses de la candidate, ce sont les questions qui frappent. Elles semblent toutes se ramener à une problématique unique : qu’est-ce que l’Etat peut faire pour mon petit cas particulier ? Comme s’il s’agissait moins d’élire un président de la République que de recruter une assistante sociale. Ma sœur se drogue : que va faire l’Etat ? Ma fille est muette : comment comptez-vous y remédier ? Lorsque Ségolène s’approcha du handicapé coincé dans son fauteuil roulant, on s’attendait presque à ce qu’elle prononce les mots miraculeux : « Royal te touche, Dieu te guérit. » Pas un de ces intervenants ne semblait soupçonner que ce n’était peut-être pas à l’Etat de résoudre ses problèmes privés. Qu’il s’agisse de Ségo ou de Sarko, leurs interlocuteurs semblent ne plus savoir ce qu’est la politique, art du bien commun qui embrasse et dépasse les intérêts particuliers. L’homosexuel de service pose sa question sur l’homoparentalité, le retraité se préoccupe de sa retraite, le patron de PME de l’avenir de sa PME, le Français d’origine africaine, du colonialisme. Tout sauf innocents de cette disparition du politique, les candidats s’y engouffrent avec délectation, multipliant les engagements catégoriels qui font les cauchemars de leurs préposés au chiffrage : celui du PS a démissionné avec fracas, ceux de l’UMP supplient Sarkozy de mettre un bémol à ses promesses. Quant aux réponses de la candidate socialiste, je ne me hasarderai pas à les commenter, ayant décidé au bout de trois quarts d’heure d’émission d’en revenir à mon plan initial : me replonger, à deux jours du carême, dans les Evangiles. Un livre, lui aussi, plein de promesses, mais qui s’adressent à tout homme. Et celles-là, au moins, ne seront pas trahies.

Pauvre Alain Duhamel

Pauvre Duhamel ! Si prudent, si consensuel et pourtant épinglé par les surveillants généraux de l’information impartiale pour deux secondes enregistrées à son insu : « Je voterai pour Bayrou. » Scandale ! Et voilà le chroniqueur au piquet pour manquement au devoir de réserve sur le service public, suspect de partialité, comme une vulgaire compagne de ministre. Drôle d’époque. Après avoir tout permis, ou presque, les censeurs de la télévision réclament des sanctions, s’entourent de mises en garde très déontologiques, comme si les idées un tant soit peu personnelles faisaient peur, comme si la sincérité créait le scandale. L’expression d’une opinion privée sur les affaires du monde semble choquer le service public. Pourquoi pas ? Mais pourquoi alors ne pas passer tous les animateurs au tamis et interdire d’antenne ceux qui osent livrer leurs préférences politiques ? S’il n’en fallait qu’un… Ruquier, par exemple. Sur France 2, il vient d’animer le pénible lynchage public du pauvre Doc Gynéco – sarkophile hébété – mais aussi d’affirmer avec force et complaisance ses « choix de gauche ». Pour faire bonne mesure, ajoutons un Polac, sémaphore vigilant des « dérives droitières » sur le service public, ou aussi… Stop ! Les listes du Goulag, ce n’est pas mon genre. S’adresser en face.

Gare à la Réunion !

De l’ancienne Ile Bourbon (devenue la Réunion en 1848), on connaissait le chikungunya et ses ravages : il faut ajouter aux pathologies locales une sorte d’ivresse des cimes qui ne se déclare qu’en période électorale. Nicolas Sarkozy vient-il d’en être victime lors de sa récente visite dans ce département d’outre-mer ? Devant une foule de supporters, le candidat de l’UMP qui, jusqu’alors s’efforçait (avec succès) de faire mentir tous les pronostics sur sa légendaire « agitation » d’homme pressé, s’est laissé allé à cette confidence : « Je vous avoue que cette campagne, je commence à la sentir bien » . Et d’ajouter : « L'histoire de ma vie, c'est de partir de tout en bas pour aller tout en haut…. » Dont acte. Mais alors, pourquoi répéter chaque jour que le pire danger pour lui serait de perdre sa modestie ? Peut-être Sarko va-t-il revenir sur terre aussitôt rentré en métropole… Mais rappelons tout de même deux précédents fâcheux. C’est lors d’une visite dans sa Réunion natale que Raymond Barre, favori de l’élection présidentielle de 1988, se laissa aller à des propos d’une violence rare contre Chirac, alors premier ministre, qui le firent décrocher définitivement dans les sondages parce qu’ils relançaient la perspective d’une guerre des chefs dont allait profiter Mitterrand pour être réélu; et c’est au retour de la Réunion, encore, qu’en 2002, Lionel Jospin, également favori des sondages, perdit ses nerfs au point de comparer ce même Chirac à un vieillard, « usé » et « fatigué ». Deux dérapages qui furent fatal à des hommes réputés maîtres d’eux-mêmes… Cette fois, Sarko n’a semble-t-il rien à craindre de Chirac, qu’il n’a d’ailleurs pas mis en cause. Mais c’est Chirac qui, paraît-il, dit de lui : « A l’heure qu’il est, personne ne peut battre Nicolas. Personne sauf lui-même » !

Royal peut-elle dévisser ?

Les images télévisées du « grand discours » de Ségolène Royal à Villepinte sont complètement trompeuses. Pour un peu, les extraits choisis donneraient (presque) l’impression qu’elle a remporté son pari. Or rien n’est plus faux, comme ont pu s’en rendre compte les quelques milliers de courageux, dont votre serviteur, qui ont suivi sur LCI, dimanche dernier, l’intégralité de son discours. Journaliste politique depuis une vingtaine d’année, jamais je n’avais assisté à l’occasion d’un évènement aussi important, à un aussi piètre exercice : crispée, lisant son discours du début à la fin, la candidate PS n’est jamais entrée dans son personnage. On la sentait intimidée. Pas à la hauteur. Une mauvaise actrice ne parvenant pas à incarner son rôle de composition. En un mot : pas crédible. Il fallait voir, d’ailleurs, au cours de ces deux heures, la tête des éléphants (Ah ! ce petit sourire en coin de Fabius) ou même des 8 à 10 000 personnes présentes pour s’en convaincre. Hormis les groupes de militants, professionnels de la claque, répartis aux quatre coins de la salle, on sentait bien que le courant ne passait pas entre la candidate et « son » public : visages fermés, applaudissements polis… Cela non plus n’a pas été vu dans les comptes-rendus télévisés. Or la chose est ô combien instructive : Royal était parvenue sans peine à se glisser dans la peau de « candidate à la candidature » du PS, pas dans celle de « candidate investie » pour l’Elysée ! Ce qui signifie que, sauf si elle est soudain touchée par la « grâce », elle peut dévisser.

Ils ne changeront jamais.

A tout problème, il y a une solution. Traduction socialiste : tout problème posé se résout par un impôt. En moins de dix ans, le nombre des Français partis s’installer à l’étranger s’est accru de 60%. Ils sont maintenant plus de 1,5 million. Moyenne d’âge : trente-cinq ans. Ils sont parmi les plus audacieux, ceux qui prennent le plus de risques, qui ont le plus envie de se frotter à la concurrence. Et d’ailleurs ils sont les meilleurs ! Ils travaillent en grande majorité dans les pays anglo-saxons, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Canada et maintenant Australie ! A ceux-là qui sont partis tenter l’aventure s’ajoutent ceux qui comme Johnny Hallyday en ont par-dessus la tête de voir confisqué l’argent qu’ils ont gagné par le fisc français. ISF : incitation à sortir de France. En moins de dix ans, 32 milliards d’euros de matière fiscale ont pris la fuite. Sarkozy est allé à Londres dire à ces expatriés que sa politique n’avait qu’une ambition : donner suffisamment de tonus à la France pour qu’ils aient tous envie de revenir. Réponse socialiste, exprimée par Dominique Strauss-Kahn : il faut taxer ces Français là où ils sont ! Et s’ils ne paient pas ? Déchus de leur nationalité française ! Ce qui s’appelle une rançon. Cette mesure illégale, anticonstitutionnelle, condamnée par les traités européens, n’a en définitive qu’un aspect positif : au moins les Français les plus audacieux, les plus inventifs, ne vont pas voter Royal !

Ni pétrole, ni bonnes idées

Décidément, les Français n’aiment guère leurs champions industriels. Chaque année, au moment de la publication des résultats de Total, c’est le tollé, c’est l’indignation : 12,6 milliards d’euros de bénéfices cette année, 12 milliards l’an dernier. C’est une honte ! Et en plus, le groupe refuse de plaider coupable dans la marée noire de l’Erika et dans l’explosion d’AZF. Cette prospérité financière est tellement scandaleuse que l’idée a toute suite été émise de prélever un impôt exceptionnel de 5 milliards d’euros sur des bénéfices aussi monstrueux ! Pourquoi pas dix ? Je n’ai pas fait le calcul, mais mesurés en années de Smic, les bénéfices de Total que le groupe a le culot de reverser aux actionnaires (4 milliards d’euros), doivent bien représenter quelques années lumière de Smic, l’étalon de mesure préféré des Français ambitieux. On avait coutume de dire que les Français n’ont pas de pétrole mais qu’ils ont des idées. Oui, certes, mais quelles drôles d’idées ! Au lieu de se réjouir d’abriter le quatrième groupe mondial ils souhaitent le pénaliser. Alors qu’ils ont peur de manquer de pétrole, ils veulent le priver des moyens d’investir. Comme ils voudront sans doute demain surtaxer les banques qui font des bénéfices record. Comme était plus sympathique le Crédit Lyonnais avec ses 100 milliards de pertes (des francs, pas des euros) ! Comme serait odieuse une SNCF qui gagnerait douze milliards par an et pourrait ainsi autofinancer son TGV et renflouer son fret. Le profit, c’est l’ennemi du service public, donc l’ennemi public !

Le quinze de France meilleur que la télé-évangéliste du Poitou

Ce devait être un « ouiquende » politique chargé, et d’une importance capitale : la télé-évangéliste du Poitou allait enfin dévoiler ses batteries, révéler aux Français haletants d’en savoir plus ce que le Saint Esprit de la démocratie participative lui avait soufflé pour son fameux pacte présidentiel. Nous n’avons pas été déçu : pas moins de cent propositions annoncées au fil d’un discours fleuve de plus de deux heures, l’un de ces discours qu’affectionnent les tyranneaux ou les caudillos du tiers-monde, tels Fidel Castro ou Hugo Chavez ! Et les mauvaises langues qui prétendaient que Ségolène n’avait pas d’idées ! Allons donc, en se contentant de la moitié, il y a là de quoi aggraver la dette publique pour au moins vingt ans. Quant à la forme, rien ne manquait dans ce royal « coquetèle » de démagogie racoleuse, de moralisme vertueux, et d’autoritarisme d’institutrice à l’ancienne. Pas même l’émotion et la voix qui s’étrangle à l’évocation de l’avenir de notre belle jeunesse. En l’écoutant, à ce moment précis, me revenait en mémoire l’apostrophe du guide et traducteur chinois d’Erik Orsenna, telle qu’il la rapporte dans son excellent « Voyage au pays du coton » : « Pourquoi, vous autres Français, vous n’aimez pas vos enfants ? ». Stupeur de l’écrivain qui se récrie, et demande où son interlocuteur est allé pêcher une idée pareille. Réplique du Chinois : « Si vous aimiez vraiment vos enfants, vous n’auriez pas limité la durée du travail à 35h, précipitant ainsi votre pays dans le marasme économique et l’exposant sans contrepartie à la concurrence des pays qui, eux, travaillent ». Tout socialiste qu’il soit, mon ami Orsenna de confesser alors qu’il est resté sans voix. Heureusement, pour sauver ce calamiteux « ouiquende » il y eut la miraculeuse victoire du XV de France sur le « diables verts » irlandais. Gageons que c’est ce qu’on retiendra du dimanche 11 février.

Bien entendu, c’est off… 

Un président de la république française devrait toujours se méfier d’un journaliste, surtout équipé d’un enregistreur. Surtout quand il parle de diplomatie à des étrangers, à plus forte raison Américains. C’est le B-A-BA du métier, après cinquante ans de vie politique qui ont durci le cuir autant que l’oreille. Jacques Chirac a livré de la dynamite l’autre jour au New York Times et à l’Herald Tribune (avec le Nouvel Observateur). Une confidence, micros ouverts, sur le dossier explosif du moment : l’arme nucléaire iranienne. Les pieds dans le plat et les diplomates satellisés, le Président a donné le fond de sa pensée et dessiné l’Apocalypse : Téhéran rayée de la carte ! On dit qu’un « conseiller diplo » l’assistait en bout de table. Il a probablement suggéré au président de stopper les magnétos ou de basculer en « off ». Un conseil chuchoté avec respect, discrètement, trop sans doute. Inaudible. Mais le « off » n’existe pas. On parle ou on se tait. Les politiques, les fonctionnaires, civils ou militaires, tenus au devoir de réserve, en jouent. Parfois, le journaliste peut lui-même poser la question : « C’est du off ? » Mais pourquoi le ferait-il ? Le « off » est toujours la partie la plus intéressante. « Bien entendu, c’est off » répondra invariablement l’interviewé. Le « off » sert en réalité à faire passer un message à haute valeur ajoutée mais « non sourcé ». Alors, « off » ou pas « off » ? « Off » total ou simili « off » ? Et si le Président s’était en réalité lâché, en toute connaissance de cause, histoire de faire passer le message aux Iraniens, par-dessus les tambours de guerre du Golfe : « Voilà ce qu’on pense : arrêtez vos centrifugeuses, refroidissez vos missiles ou vous serez instantanément ratatinés. » Du grand art. Un « off » d’anthologie, stratégique et balistique.

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