Mon article sur les « confessions d’un Président » à peine mis en ligne, plusieurs réactions spontanées me parviennent. Et notamment celle d’un témoin autorisé qui, ayant lu le livre de Péan, me fait remarquer que celui-ci contient non seulement des approximations, mais aussi et surtout une curieuse réécriture du passé.
Ainsi des rapports de Chirac et de Malraux. Que le premier se vante d’être un meilleur connaisseur de l’extrême Orient que le second, passe encore, même si aucun spécialiste ne se risquerait à l’affirmer ! Qu’il prétende avoir publiquement reproché à ce même Malraux de ne « rien y connaître », voilà qui est franchement stupéfiant. Imagine-t-on l’icône vivante qu’était Malraux à la fin des années soixante, tolérer pareilles remontrances publiques (ou semi-publiques, puisque la scène, paraît-il, se passait chez Lasserre, ce dont le propriétaire de l’époque, mort depuis, fut paraît-il témoin)…
Mais sur un point au moins, Chirac se réapproprie le passé : il prétend que Malraux et lui-même, alors au cabinet de Pompidou (donc, entre 1962 et 1967, il ne précise pas la date), tinrent un meeting commun à Saint Denis, et que Malraux, orateur hors pair, parvint à retourner la salle, envahie par des militants communistes.
Que Malraux, orateur de génie, ait pu réussir cela, n’est pas étonnant. Il l’avait fait plus d’une fois du temps du RPF, au côté de De Gaulle lui-même, à une époque où la CGT envoyait des boulons de « douze » sur les gaullistes et où les heurts entre services d’ordre se terminaient parfois dans le sang.
Mais que Chirac ait pu vivre personnellement l’épisode est plus que curieux : outre le fait que, dans les années soixante, Malraux, devenu ministre, ne s’amusait plus à ces petits jeux, on conçoit mal qu’on ait désigné, pour intervenir à ses côtés, un obscur membre de cabinet ! D’Alexandre Sanguinetti à André Fanton en passant par Jacques Baumel, l’UDR ne manquait pas d’orateurs talentueux et autrement plus connus que Chirac pour se colleter aux communistes (ou à quiconque) !
L’explication, c’est un témoin direct qui me la fournit : il y a bien eu un meeting houleux à Saint Denis où Malraux a retourné la salle en disant aux communistes : « Je vous ai attendu sur le Guadalquivir… Et vous n’êtes pas venu ! » Mais c’était dix ans plus tôt que le dit Chirac ! A l’époque, l’intéressé ne pouvait pas être au côté de Malraux, puisqu’il était à Sciences Po et distribuait l’Huma ! La personne qui épaulait Malraux, en revanche, on la connaît : c’était Irène de Lipkowski, grande résistante et député gaulliste. Elle avait un fils, Jean, mort en 1997, qui racontait souvent l’anecdote. Notamment à son ami Chirac. Lequel, semble-t-il, n’était encore pas dur d’oreille!