Quarante ans après, les événements du printemps 1968 s’étalent dans les médias, tous genres confondus. Mais comment étaient-ils vus et analysés sur le moment, alors qu’ils se déroulaient ? Jusqu’au 4 avril, « Valeurs actuelles » n’y avait pas consacré une ligne. Mais dans son numéro du 11paraissaient deux enquêtes : l’une concernait l’Allemagne et l’autre Nanterre. Le journal citait le ministre allemand des Finances, le Bavarois Franz-Josef Strauss, disant : « Si nous n’avions pas travaillé pendant vingt ans, les hurluberlus ne crieraient pas ». Lesquels étaient menés par un certain Rudi Duschke, dit « Rudi le rouge », qui s’était enfui d’Allemagne de l’Est pour venir crier à Berlin Ouest : « Ho, ho, ho, Che, Che, Che » « C’est un malade de notre prospérité », répliquait Strauss. Et le correspondant de « Valeurs actuelles » commentait : « Les milieux politiques ne semblent pas s’inquiéter outre mesure de ces manifestations. Ces étudiants, disent-ils, critiquent mais ils ne savent pas ce qu’ils veulent ; ils se laissent griser par des mots… » Or, à Nanterre, expliquait l’autre reportage du journal, Daniel Cohn-Bendit, « étudiant en sociologie, un des principaux meneurs des « enragés », se réclame de l’étudiant berlinois « Rudi le rouge ». Cela inquiétait-il le ministre de l’Education nationale du moment, Alain Peyrefitte ? « Il y a toujours eu du chahut, affirmait-il. Il y en a peut-être davantage maintenant, mais il ne faut pas grossir les faits. L’agitation est plus forte à l’étranger que chez nous. » Ainsi français ou allemands, les responsables politiques ne se comportent pas différemment : rien de grave, tout cela est bien exagéré. Chacun cherche à minimiser les faits dans l’idée de les maîtriser. Or ceux-ci vont très vite grossir et échapper à tout contrôle. De la difficulté des politiques à être clairvoyants. Ne vaut-il mieux pas dire la vérité froidement à l’opinion, même si elle dérange, pour l’affronter avec plus d’efficacité ? Parmi les graffitis de Nanterre, cités par « Valeurs actuelles », figurait celui-ci que le journal trouvait mystérieux: « Colle-toi contre les vitres, croupis parmi les insectes. » Mystérieux ? Pas tant que cela, c’était un avertissement : en étant collé contre la vitre, on ne voyait pas ce qui allait arriver.

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