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Déjeuner avec François Bayrou…

La rédaction politique de VA déjeunait hier avec François Bayrou. Je sais bien que ce que je vais écrire va heurter plusieurs d’entre vous, qu’hérisse son positionnement « ni droite ni gauche », qui, dans la pratique, fait (trop) souvent le jeu de la gauche, mais j’ai trouvé le personnage extrêmement attachant. J’avais déjà eu l’occasion de déjeuner et d’interviewer Bayrou, mais c’était avant son « grand saut » de la présidentielle. Retors, calculateur et ambitieux, Bayrou l’est évidemment comme tous les fauves de la politique, mais l’homme est aussi, je crois, sincère et courageux : « Si j’avais voulu être ministre, nous a-t-il confié, c’était simple… ». Ne niant pas ses difficultés actuelles – « Je reconnais, s’est-il à plusieurs reprises moqué de lui-même, que le chemin que j’ai choisi n’est pas le plus facile… » - le personnage, quoi qu’on pense de ses idées, possède les trois qualités qui font, selon moi, l’homme de droite : le panache, l’amour de sa terre, et la passion de l’Histoire. Quel dommage que, de droite, il ne le soit plus !

On n’en peut Mai

Né en 1963, j’ai parfois le sentiment de n’avoir jamais cessé d’entendre commémorer Mai-68, au point de me demander parfois si les fameux "zévénements" ont jamais fini. D’ailleurs, du côté de la place Saint-Sulpice, on peut voir ces jours-ci un pavé trôner dans la vitrine de la très religieuse (quoi que, pour quelque temps encore, propriété du groupe Le Monde) librairie La Procure – signe des temps, il y est entré tout ce qu’il y a de plus légalement et proprement, sans casser la vitre : ledit pavé est un réalité un objet marketing rassemblant photos souvenir et fac-similé d’affiches, « cadeau idéal, nous dit l’éditeur, pour les ex-soixante-huitards nostalgiques ». On a beaucoup insisté sur la remise en question de l’autorité par la génération de 68 ; mais on ne répétera jamais assez que, sapant ce qui restait des repères moraux, psychologiques et religieux traditionnels, mais impuissante à réformer le capitalisme parce que tel n’était pas en réalité l’objectif d’une jeunesse bien plus matérialiste que la précédente, la génération de 68, lorsqu’elle scandait "jouissez sans entraves", nous signifiait en réalité "consommez sans entraves". En ce sens, bien loin de vouloir "liquider Mai-68" comme l’avait promis tel ancien candidat à la présidence de la République, lors d’une campagne électorale qui semble déjà appartenir à un passé plus lointain que les "zévénements" d’il y a quarante ans, on est en réalité en train de le parachever ; et c’est ainsi que les propositions du rapport Attali adoubées par Nicolas Sarkozy apportent leur pavé à cette révolution perpétuelle. Et ce d’autant plus que la droite n’a toujours pas entamé son réarmement intellectuel. Dans une récente interview accordée à l’Express, Rama Yade proclame « A nous maintenant de faire notre Mai-68 », et à la question « Qu’est-ce qu’être de droite ? », a cette réponse désarmante – et désarmée (qu’on ne citerait pas si elle n’était si typiquement sarkozyenne) : « Choisir la modernité, chercher l’efficacité de l’action, prendre à bras-le-corps un héritage lourd, souvent fait de renoncements, et essayer d’enclencher le mouvement » ; cependant que les jeunes de l’UMP-Grandes écoles, pour contrer 68, n’ont rien trouvé de mieux que « Le passé nous contraint, l’avenir nous libère »… Le mouvement comme seule valeur, la modernité comme seul référent, la droite résumée à une avant-garde du bougisme universel : les ex-soixante-huitards auraient bien tort d’être nostalgiques, car c’est tous les jours leur fête.

Contraste

La Birmanie, puis la Chine. Typhon, tremblement de terre et partout la détresse de populations miséreuses. Ce qui frappe dans les images que nous recevons, c’est le contraste entre les officiels chargés de soulager le sort de leurs peuples et les victimes. En Birmanie, ce sont des militaires aux tenues impeccablement repassées, arborant leurs décorations (qui témoignent sûrement d’actes héroïques méconnus chez nous) face à de pauvres hères en guenille. Le désespoir se lit dans leur regard. Même contraste en Chine entre la mise parfaite du Premier ministre en tenue d’apparatchick au visage serein tandis que derrière lui pleurent les parents des victimes. Dans les deux pays, on ressent l’impression d’un gouffre immense entre ceux qui gouvernent et ceux qui subissent leur joug.

En Chine, une croyance ancestrale lie l’apparition de catastrophes naturelles avec une rupture du pacte qui lit le ciel avec l’empereur, ou ceux qui lui ont succédé, les communistes détenteurs du mandat céleste. Puisse cette tradition se confirmer et voir enfin ces deux pays d’Asie accéder à la liberté politique.

Le plomb et le fusible

La réforme constitutionnelle n’est pas encore adoptée (si tant est qu’elle le soit un jour, vu la fronde qu’elle soulève même à droite), qu’on constate déjà, dans les faits, à quoi mène la présidentialisation du régime façon Sarkozy: la mise en cause de l’autorité présidentielle au moindre accident de parcours parlementaire. Le cafouillage sur les OGM est typique de cette évolution : en d’autres temps, c’est Matignon qui aurait géré, en direct, le vote du texte. Et le premier ministre qui, le cas échéant, aurait été jugé responsable de l’absentéisme des députés de la majorité. Ce n’est pas pour rien qu’au début de la V° République, on comparait le premier ministre à un « fusible », en un temps, où, justement, le passage au 220 volts rendait obsolètes et même dangereux, les plombs utilisés avec le 110. Si l’on a généralisé les fusibles en électricité, c’est parce qu’ils protégent mieux une installation électrique que les plombs d’autrefois qui, en cas de surtension, pouvaient créer des incendies. Aujourd’hui, le fusible de Matignon a été mis hors circuit : et c’est à l’Elysée que les plombs sautent. Le président voulait être tout à la fois : chef de l’Etat, chef de la majorité, chef de l’UMP (qui, fait révélateur, compte encore un vice-président, mais plus de président), et pourquoi pas ministre - le 13 mai, encore, c’est lui, et non Christine Lagarde, qui planchait devant les ouvriers de Yoplait sur la loi de modernisation de l’économie… Résultat des courses : la confusion et partout et l’autorité nulle part. Quant au prestige du chef, dont de Gaulle disait qu’il ne pouvait se concevoir sans distance, et même sans un certain mystère, qui aurait la cruauté d’en chercher la trace ?

De l’utilité des naufrages

Au risque de mécontenter certain lecteur de ce blog, je vais à nouveau délaisser politique ou idéologie pour faire, cette fois-ci, un petit détour par le cinéma. Ce mercredi sort sur les écrans français un film tchèque, adapté par Jiri Menzel d’un roman de son compatriote Bohumil Hrabal, “Moi qui ai servi le roi d’Angleterre” (critique dithyrambique à lire dans “Valeurs actuelles” de vendredi). C’est l’histoire d’un sympathique garçon qui devient insensiblement une crapule, une petite mesquinerie en entraînant une plus grosse, à mesure de son ascension sociale. Il faudra la déchéance et la ruine pour qu’il prenne conscience de son ignominie, et qu’il trouve par là une véritable sérénité : car, comme il le constate lui-même, rendu enfin sage par la déroute de ses illusions, « l’homme devient, contre sa volonté, plus humain quand il commence à faire naufrage, quand il déraille et perd ses repères. » Comme nous voici à quelques jours de la Pentecôte, je n’ai pu m’empêcher de relier ce constat à ces quelques mots que Benoît XVI, dans son nouveau recueil de textes, “Viens, Esprit saint” (publié chez Parole et silence, et chroniqué également dans VA de vendredi…), place dans la bouche du Christ : « Vous devez vous perdre vous-même, car seul celui qui se perd se trouve. » En ces temps où l’on nous explique volontiers qu’il n’y a de dignité humaine que dans la parfaite maîtrise de soi, de son destin ou de son corps, il est bon que quelques-uns sachent encore nous rappeler que c’est souvent dans la tempête, et parfois sous les apparences trompeuses du naufrage, que l’homme se révèle à lui-même et trouve, enfin, un cap digne de lui.

Vive l’Etat bourgeois !

Il paraît qu’Olivier Besancenot a été espionné par une firme privée. On savait tout sur lui, y compris le montant de son compte en banque. S’agissant d’une personnalité politique en vue il n’y a à cela rien de très surprenant. Ce qui l’est plus, c’est la réaction de la LCR (ligue communiste révolutionnaire) qui porte plainte contre X pour violation de la vie privée. Les beaux révolutionnaires que voilà qui se mettent maintenant à avoir une vie « privée » ! Et quelle confiance dans un Etat qui n’est pourtant que le reflet de structures de production, odieusement capitalistes, et dont la police et la justice ne peuvent être que des instruments de répression aux mains des oppresseurs du peuple ! Imagine-t-on Trotski portant plainte auprès de la police tsariste pour violation de sa vie privée ? Tout cela est plutôt rassurant.

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