Né en 1963, j’ai parfois le sentiment de n’avoir jamais cessé d’entendre commémorer Mai-68, au point de me demander parfois si les fameux "zévénements" ont jamais fini. D’ailleurs, du côté de la place Saint-Sulpice, on peut voir ces jours-ci un pavé trôner dans la vitrine de la très religieuse (quoi que, pour quelque temps encore, propriété du groupe Le Monde) librairie La Procure – signe des temps, il y est entré tout ce qu’il y a de plus légalement et proprement, sans casser la vitre : ledit pavé est un réalité un objet marketing rassemblant photos souvenir et fac-similé d’affiches, « cadeau idéal, nous dit l’éditeur, pour les ex-soixante-huitards nostalgiques ». On a beaucoup insisté sur la remise en question de l’autorité par la génération de 68 ; mais on ne répétera jamais assez que, sapant ce qui restait des repères moraux, psychologiques et religieux traditionnels, mais impuissante à réformer le capitalisme parce que tel n’était pas en réalité l’objectif d’une jeunesse bien plus matérialiste que la précédente, la génération de 68, lorsqu’elle scandait "jouissez sans entraves", nous signifiait en réalité "consommez sans entraves". En ce sens, bien loin de vouloir "liquider Mai-68" comme l’avait promis tel ancien candidat à la présidence de la République, lors d’une campagne électorale qui semble déjà appartenir à un passé plus lointain que les "zévénements" d’il y a quarante ans, on est en réalité en train de le parachever ; et c’est ainsi que les propositions du rapport Attali adoubées par Nicolas Sarkozy apportent leur pavé à cette révolution perpétuelle. Et ce d’autant plus que la droite n’a toujours pas entamé son réarmement intellectuel. Dans une récente interview accordée à l’Express, Rama Yade proclame « A nous maintenant de faire notre Mai-68 », et à la question « Qu’est-ce qu’être de droite ? », a cette réponse désarmante – et désarmée (qu’on ne citerait pas si elle n’était si typiquement sarkozyenne) : « Choisir la modernité, chercher l’efficacité de l’action, prendre à bras-le-corps un héritage lourd, souvent fait de renoncements, et essayer d’enclencher le mouvement » ; cependant que les jeunes de l’UMP-Grandes écoles, pour contrer 68, n’ont rien trouvé de mieux que « Le passé nous contraint, l’avenir nous libère »… Le mouvement comme seule valeur, la modernité comme seul référent, la droite résumée à une avant-garde du bougisme universel : les ex-soixante-huitards auraient bien tort d’être nostalgiques, car c’est tous les jours leur fête.

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