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Gare à la Réunion !

De l’ancienne Ile Bourbon (devenue la Réunion en 1848), on connaissait le chikungunya et ses ravages : il faut ajouter aux pathologies locales une sorte d’ivresse des cimes qui ne se déclare qu’en période électorale. Nicolas Sarkozy vient-il d’en être victime lors de sa récente visite dans ce département d’outre-mer ? Devant une foule de supporters, le candidat de l’UMP qui, jusqu’alors s’efforçait (avec succès) de faire mentir tous les pronostics sur sa légendaire « agitation » d’homme pressé, s’est laissé allé à cette confidence : « Je vous avoue que cette campagne, je commence à la sentir bien » . Et d’ajouter : « L'histoire de ma vie, c'est de partir de tout en bas pour aller tout en haut…. » Dont acte. Mais alors, pourquoi répéter chaque jour que le pire danger pour lui serait de perdre sa modestie ? Peut-être Sarko va-t-il revenir sur terre aussitôt rentré en métropole… Mais rappelons tout de même deux précédents fâcheux. C’est lors d’une visite dans sa Réunion natale que Raymond Barre, favori de l’élection présidentielle de 1988, se laissa aller à des propos d’une violence rare contre Chirac, alors premier ministre, qui le firent décrocher définitivement dans les sondages parce qu’ils relançaient la perspective d’une guerre des chefs dont allait profiter Mitterrand pour être réélu; et c’est au retour de la Réunion, encore, qu’en 2002, Lionel Jospin, également favori des sondages, perdit ses nerfs au point de comparer ce même Chirac à un vieillard, « usé » et « fatigué ». Deux dérapages qui furent fatal à des hommes réputés maîtres d’eux-mêmes… Cette fois, Sarko n’a semble-t-il rien à craindre de Chirac, qu’il n’a d’ailleurs pas mis en cause. Mais c’est Chirac qui, paraît-il, dit de lui : « A l’heure qu’il est, personne ne peut battre Nicolas. Personne sauf lui-même » !

Royal peut-elle dévisser ?

Les images télévisées du « grand discours » de Ségolène Royal à Villepinte sont complètement trompeuses. Pour un peu, les extraits choisis donneraient (presque) l’impression qu’elle a remporté son pari. Or rien n’est plus faux, comme ont pu s’en rendre compte les quelques milliers de courageux, dont votre serviteur, qui ont suivi sur LCI, dimanche dernier, l’intégralité de son discours. Journaliste politique depuis une vingtaine d’année, jamais je n’avais assisté à l’occasion d’un évènement aussi important, à un aussi piètre exercice : crispée, lisant son discours du début à la fin, la candidate PS n’est jamais entrée dans son personnage. On la sentait intimidée. Pas à la hauteur. Une mauvaise actrice ne parvenant pas à incarner son rôle de composition. En un mot : pas crédible. Il fallait voir, d’ailleurs, au cours de ces deux heures, la tête des éléphants (Ah ! ce petit sourire en coin de Fabius) ou même des 8 à 10 000 personnes présentes pour s’en convaincre. Hormis les groupes de militants, professionnels de la claque, répartis aux quatre coins de la salle, on sentait bien que le courant ne passait pas entre la candidate et « son » public : visages fermés, applaudissements polis… Cela non plus n’a pas été vu dans les comptes-rendus télévisés. Or la chose est ô combien instructive : Royal était parvenue sans peine à se glisser dans la peau de « candidate à la candidature » du PS, pas dans celle de « candidate investie » pour l’Elysée ! Ce qui signifie que, sauf si elle est soudain touchée par la « grâce », elle peut dévisser.

Le quinze de France meilleur que la télé-évangéliste du Poitou

Ce devait être un « ouiquende » politique chargé, et d’une importance capitale : la télé-évangéliste du Poitou allait enfin dévoiler ses batteries, révéler aux Français haletants d’en savoir plus ce que le Saint Esprit de la démocratie participative lui avait soufflé pour son fameux pacte présidentiel. Nous n’avons pas été déçu : pas moins de cent propositions annoncées au fil d’un discours fleuve de plus de deux heures, l’un de ces discours qu’affectionnent les tyranneaux ou les caudillos du tiers-monde, tels Fidel Castro ou Hugo Chavez ! Et les mauvaises langues qui prétendaient que Ségolène n’avait pas d’idées ! Allons donc, en se contentant de la moitié, il y a là de quoi aggraver la dette publique pour au moins vingt ans. Quant à la forme, rien ne manquait dans ce royal « coquetèle » de démagogie racoleuse, de moralisme vertueux, et d’autoritarisme d’institutrice à l’ancienne. Pas même l’émotion et la voix qui s’étrangle à l’évocation de l’avenir de notre belle jeunesse. En l’écoutant, à ce moment précis, me revenait en mémoire l’apostrophe du guide et traducteur chinois d’Erik Orsenna, telle qu’il la rapporte dans son excellent « Voyage au pays du coton » : « Pourquoi, vous autres Français, vous n’aimez pas vos enfants ? ». Stupeur de l’écrivain qui se récrie, et demande où son interlocuteur est allé pêcher une idée pareille. Réplique du Chinois : « Si vous aimiez vraiment vos enfants, vous n’auriez pas limité la durée du travail à 35h, précipitant ainsi votre pays dans le marasme économique et l’exposant sans contrepartie à la concurrence des pays qui, eux, travaillent ». Tout socialiste qu’il soit, mon ami Orsenna de confesser alors qu’il est resté sans voix. Heureusement, pour sauver ce calamiteux « ouiquende » il y eut la miraculeuse victoire du XV de France sur le « diables verts » irlandais. Gageons que c’est ce qu’on retiendra du dimanche 11 février.

L’intox ne fait que commencer

Mi février, c’est traditionnellement le moment où la campagne bascule. C’est en février qu’en 1988, Chirac doubla (de peu) Raymond Barre, jusqu’alors grand favori des sondages ; en février encore que, sept ans plus tard, ce même Chirac passa devant Balladur ; en février toujours que, Jospin, vainqueur annoncé de la présidentielle de 2002, fut distancé par Chirac avant de l’être par Le Pen… Cette année, les choses sont à la fois semblables et plus complexes : si Royal semble marquer le pas face à Sarkozy, l’effet de ciseau n’est pas encore certain. Et surtout, l’attention se détourne des deux favoris pour se focaliser sur le fameux « troisième homme » (lire VA de cette semaine) susceptible de créer la surprise : Le Pen ou Bayrou ? Mais à ce petit jeu, c’est le Pen qui, pour l’instant en tout cas, devrait tirer les marrons du feu. Non que les sondeurs le voient objectivement monter. Ils le voient fort. Sans plus. Mais parce que tout le monde à intérêt à voir sa cote progresser. A côté des « vrais sondages » (avec leurs marges d’erreur habituelles, et leurs fameux redressements plus ou moins judicieux), les faux commencent à avoir le vent en poupe. Comprendre : ceux qui n’ont d’existence que dans l’imagination des militants auxquels on fait croire régulièrement qu’un « sondage secret » donne le président du FN à 20%, voire à 22... L’intéressé lui-même se félicite de la rumeur, mais aussi Sarko et Ségo qui voient là le bon moyen de mobiliser leurs électorats respectifs sur le thème du « plus jamais ça » ! Principal visé : Bayrou dont on voit bien que la montée (réelle, mais dont on saura bientôt si elle correspond à une tendance de fond) peut à tout moment se briser sur le sempiternel réflexe du « vote utile ». Pour la droite : barrer la route à Ségolène ; pour la gauche : empêcher un nouveau 21 avril… Tous les moyens seront bons désormais, pour remplir ces deux objectifs contradictoires. Et l’intox, en bonne logique, devrait atteindre des sommets…

Dédiabolisation

Jeudi soir. Il fallait se pincer pour le croire. Invité principal de l’émission « A vous de juger » sur France 2, animée par Arlette Chabot, Jean-Marie Le Pen a pu prendre toute la mesure de sa « dédiabolisation » aux yeux de nombre de Français. Interrogé en direct par ces Français, de toutes opinions, cela ne fût, une heure durant, que : « Bonsoir M. Le Pen », et « Si vous êtes président, M. Le Pen… » Cette dédiabolisation, liée pour partie à son âge, ne lui permet certes pas de démarrer une « dynamique » ; mais elle jouera, dans les derniers jours, un rôle non-négligeable chez les hésitants - là où se fait la différence.

Anti-droitisme primaire

Mardi. Discours quasi-« bolchevique » de Ségolène Royal, en meeting à Paris : « Savez-vous que le slogan de Sarkozy – « La France aimez-là ou quittez-là » - a été emprunté à la droite américaine du temps de la guerre au Vietnam (et à) la dictature brésilienne qui disait : « le Brésil aimez-le où quittez-le ». Voilà quelles sont aujourd’hui les références ! ». Faut-il que la candidate PS soit proche de la noyade pour se raccrocher à cette bouée éculée de « l’anti-droitisme primaire ». Le calcul, de plus, est à courte vue : Sans doute lui ramènera-t-elle quelques brebis égarées sur sa gauche, mais combien, au centre gauche, seront tentés de déguerpir ? Chez Bayrou ?

Les Français adorent le Père Noël

La Sofrès qui a constitué pour TF1 le « panel » de Français réunis lundi soir devant Nicolas Sarkozy a manifestement pratiqué la discrimination positive. Pour faire de ce débat un spectacle, elle avait surreprésenté quelques minorités : les retraités, les jeunes révoltés. Si l’on prend ce panel pour représentatif, alors on a vu ce que veulent les Français : tout et son contraire. Augmenter le Smic, les salaires et les remboursements de la Sécurité sociale tout en réduisant les impôts, le coût du crédit et le prix de l’essence…Sans parler du mariage et de l’adoption des couples homosexuels. Sarkozy est resté d’une humeur égale, tout sourire, préférant écrire les remarques quand elles devenaient franchement agressives et haineuses. Il n’a pas molli : « Nous nous acharnons à vouloir partager de l’argent que nous n’avons pas. » En une phrase, il a résumé le mal français. Depuis vingt-cinq ans, les Français ont cru pouvoir faire ce que demandait ce « panel » : augmenter le Smic, multiplier les aides et améliorer les retraites, en travaillant moins pour partager le travail et en donner à ceux qui n’en avaient pas. On a fini par cumuler les impôts, la dette et le chômage. Il faut arrêter de croire au Père Noël. C’est bien utile une campagne présidentielle : devant Sarkozy, Ségolène va avoir du mal.

L’excuse qui tue

Echange téléphonique avec un proche de Laurent Fabius rallié officiellement à Ségolène. Selon lui, la droite aurait tort de s’en prendre à l’incompétence de la candidate. Si elle était nulle, ça ce serait vu lors des primaires socialistes où, malgré tout, elle su s’imposer. A part son dérapage sur le nucléaire iranien, elle a, de fait, prouvé qu’elle maîtrisait bien ces dossiers. Dont acte. Mais alors comment expliquer cette suite de dérapages incontrôlés et quasi quotidiens depuis le début janvier? L’explication de mon interlocuteur n’est pas d’ordre politique mais psychologique. Et, pris au pied de la lettre, c’est terrible: « Son problème n’est pas sa compétence, mais sa capacité à prendre ses marques dans un débat national qui la change de la dimension partisane à l’intérieur de laquelle elle se sentait à l’aise. Encore un peu de temps, et tout ira mieux ! » Traduction : primo, l’inattendu donne le vertige à Ségolène, privée de ses balises traditionnelles ; secundo, elle n’a pas encore trouvé le mode d’emploi pour reprendre confiance… Donc pour l’inspirer ! C’est tout juste si mon interlocuteur n’ajoute pas qu’au fond, sa candidate, dépassée par les évènements, n’est plus tout à fait sûre de vouloir être élue. Bref, n’est-elle pas en train de créer inconsciemment les conditions de sa propre défaite, de même que certains mauvais élèves, intelligents mais trop orgueilleux, préfèrent la spirale d’un échec certain à une victoire aléatoire ?… Précision : mon interlocuteur n’est pas seulement fabiusien. Il est aussi pédopsychiatre. Il a soigné des surdoués qui préfèrent un zéro à une note à peine au dessus de la moyenne…

Le rêve de « François »

Petit déjeuner, vendredi, dans un bar proche de l’Assemblée, avec un proche de François Bayrou. Il est euphorique. Ne « bluffe » pas. Y croit vraiment. « On prend partout, me dit-il. Chez Royal, qui passe pour une cruche chez les bobos. Chez les anti-sarkozistes, qui ne supportent pas de le voir présenter le JT en invitant un coup PPDA, un autre Chazal (humour !!!). Chez les lepénistes, qui se disent que François, finalement, peut être le bon « bouton » pour faire turbuler le système. Enfin chez tous ceux qui veulent faire la nique au duo Sarko-Ségo. Y compris à l’extrême gauche où l’on se dit : « en votant Bayrou, on le fait passer devant Le Pen, donc, aucun risque d’un 21 avril bis. » » Son « scénario » : Royal dévisse, Sarkozy et Le Pen se tassent, Bayrou monte, monte… Sur le fil, le soir du premier tour, il devance Ségolène. Puis fait le plein de tous les anti-Sarko et… l’emporte 51-49. « OK. Mettons que tu aies raison, lui dis-je. Et après ? Comment fais-tu pour gouverner ? » Un (long) silence, puis : « les Français imposeront une nouvelle majorité » - « Et aux législatives, tu fais comment ? » - « Ca se fera au cas par cas » - « Et si, même soutenu par ta majorité droite-gauche ça ne va pas fort et qu’il y a un vote de censure ? » - « Les Français ne comprendraient pas. Et ceux qui nous sanctionneront seront pénalisés ». Guère convaincant sur la fin… L’homme Bayrou plaît (rebelle et consensuel à la fois), mais il souffre d’un manque : l’absence de perspective. Or, c’est précisément de perspectives dont ont aujourd’hui soif les Français. De demain, pas d’immédiateté. A moins qu’ils n’aient, définitivement, perdu tous leurs repères…

En voie de disparition ?

Voici ce que vient de m’écrire un de nos lecteurs, colonel (deuxième section), à la suite de l’un de mes éditoriaux : « La gauche a diabolisé les lepénistes et ainsi divisé la droite. Or, au moment final, toutes les voix comptent. M. Sarkozy et la droite sortante n’ont donné aucun gage à leurs électeurs. Vous avez donc raison : la droite peut faire battre la droite : au premier tour Le Pen peut distancer Sarkozy et Ségolène, mais au deuxième tour, Ségolène peut arriver en tête à cause de mauvais reports ! Pour gagner une bataille, il faut commander et avoir un potentiel de forces supérieur à l’adversaire. Je pense donc que la France est désormais dans les pays en voie de disparition. »

Ce sentiment n’est pas si rare. C’est pourquoi je l’ai cité. L’idée que la France va disparaître habite chaque génération ou à peu près. Il est encore plus fréquent dans un pays atteint par le vieillissement. Les nations jeunes n’ont pas ces états d’âme. Malraux avait déjà posé la question à de Gaulle il y a trente-cinq ans (en 1971, dans « Les Chênes qu’on abat ») et le Général lui avait répondu : « La France en a vu d’autres ! Elle n’allait pas très bien le jour du traité de Brétigny. Ni même le 18 juin. » Il faisait allusion au traité signé, en 1360, par le roi Jean Le Bon avec les Anglais qui l’avaient capturé : le royaume fut amputé de l’Aquitaine et d’une partie de son territoire. Ce ne fut guère différent lors du désastre de juin 1940. La France s’est relevée de celui-ci comme de celui-là.

On peut considérer le résultat d’un scrutin comme une défaite. Aucune défaite n’est irrémédiable. En juin 1981, François Mitterrand dit à Jean Lecanuet, alors président de l’UDF : « La droite va avoir sa traversée du désert, mais cette fois, il n’y aura pas d’oasis. » Cinq ans après, elle revenait aux affaires.

Un mot encore : la lettre est datée du 16 janvier…Trois semaines ont passé. Trois semaines seulement. Les socialistes sont-ils encore si certains du succès de Ségolène ? Une bataille n’est jamais perdue tant qu’elle n’a pas été livrée.

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